7 mars 2026
Telle que l’a illustrée encore récemment la prise de parole du chef de l’État sur la dissuasion nucléaire, on réduit souvent la souveraineté de défense aux grands systèmes d’armement. Un avion, un char, un navire, un missile. Mais, sur le terrain, la question décisive peut parfois être plus prosaïque : comme, par exemple, comment faire qu’une base avancée dite “projetée” (FOB) tienne dans la durée, continue d’opérer et reste manœuvrable quand son environnement devient incertain.
Une contribution de Benoît Schmitt, fondateur et CEO de Watt & Well, membre de NextMove
C’est là que l’énergie change de statut. Elle n’est plus seulement une ressource logistique. Elle devient une capacité opérationnelle. Et la première vulnérabilité, dans beaucoup de scénarios, n’est pas l’absence d’électricité, mais la fragilité de la chaîne d’acheminement du carburant, qui permet d’alimenter les groupes électrogènes pour fournir l’électricité à la base avancée. Un convoi qui n’arrive pas, ou qui devient une cible, et c’est toute cette base qui se retrouve sous contrainte. Réduire la dépendance à ces flux, c’est réduire un risque tactique.
Depuis plusieurs années, les armées qui ont affronté des théâtres exigeants l’ont compris : il faut pouvoir produire, stocker et distribuer l’énergie au plus près de l’opération pour pouvoir durer. D’où le développement de systèmes hybrides, souvent conteneurisés, associant production locale quand c’est possible, stockage par batteries, pilotage fin et groupes électrogènes en back-up à l’image des CUBE (Consolidated Utility Base Energy) de l’US Army. La forte progression de ce marché (qui pèse pour plus d’un milliard d’euros annuellement) témoigne de cette dynamique.
L’objectif est clair : stabiliser l’alimentation des charges critiques, lisser les pics de consommation, réduire le nombre de convois, mieux gérer les aléas et maintenir une capacité d’îlotage en cas de rupture du réseau.
Ce qui se dessine, c’est un besoin industriel précis : des micro-réseaux projetables, modulaires, configurables selon le théâtre d’opérations, interopérables avec les standards alliés et capables de fonctionner en mode dégradé. Les approches qui gagnent du temps sont les solutions modulaires, qui partent des contraintes locales et adaptent l’architecture énergétique au besoin réel, mission par mission. Cette logique, centrée sur l’usage, fait émerger un sujet que l’Europe ne peut plus traiter comme un simple sous-domaine de l’énergie civile : l’hybridation énergétique des bases, comme capacité de défense à part entière.
Il faut ici éviter un contresens. Oui, la défense se complexifie et s’électrifie aussi à travers les plateformes, les capteurs, les communications, la guerre électronique. Mais ce volet, sur les grands systèmes, est déjà largement structuré par des acteurs établis, avec des compétences industrielles reconnues et souveraines.
A l’instar de ce qui est en place pour l’électrification de ces grands systèmes, il faut que l’Europe développe et produise ses propres solutions d’architecture énergétique hybride, qu’elles soient souveraines, modulaires et pensées pour être projetables facilement de manière robuste pour l’opérationnel, dans un contexte où le stockage stationnaire et les microgrids deviennent des briques de résilience incontournables.
Dès que l’on parle de microgrids hybrides, l’électronique de puissance cesse d’être une discussion d’ingénieurs à spécialistes. Elle devient la pièce centrale du système. Ce sont les convertisseurs, les systèmes de contrôle, les logiciels de supervision, les capacités de communication sécurisée, qui permettent de faire fonctionner ensemble des sources hétérogènes, de prioriser des charges, d’assurer une qualité de courant stable, de redémarrer après incident et de piloter à distance de manière fiable.
Ce point est d’autant plus important que ces équipements sont précisément ceux qui concentrent la criticité cyber et la maîtrise opérationnelle. Dans un système hybride conteneurisé, la conversion de puissance représente environ 15 % du coût total et l’ensemble des éléments critiques en matière de cybersécurité reste sous la barre des 20 %. Proposer une solution européenne souveraine sur l’ensemble de ces éléments sensibles ne renchérit le coût du système que de 5% à 10%, par rapport à la solution moins-disant, très généralement produite en Chine.
Ce chiffre mérite d’être lu pour ce qu’il est : une prime d’assurance. En défense, accepter un différentiel de quelques points pour supprimer une vulnérabilité structurante, réduire une dépendance et sécuriser le cœur énergétique d’une base, n’est pas un luxe. C’est un arbitrage rationnel qui peut sauver des vies.
C’est ici que la dimension duale prend tout son sens, mais à condition de l’employer correctement. Dual ne veut pas dire que tout manque partout. Dual veut dire que le civil crée les volumes, accélère l’industrialisation et l’innovation, tandis que la défense impose un niveau d’exigence, de robustesse et de sécurité supérieur. Les deux se nourrissent. Si l’Europe veut des capacités opérationnelles solides, elle doit pouvoir s’appuyer sur une base industrielle capable de concevoir, produire, maintenir et auditer ces briques sur son territoire, avec une transparence et une souveraineté de décision compatibles avec le niveau de criticité.
La question à poser est donc simple : voulons-nous que la résilience énergétique de nos bases, en France comme en opération, dépende de solutions conçues ailleurs, maintenues ailleurs et gouvernées ailleurs ? Ou voulons-nous bâtir une capacité européenne industrialisée de microgrids projetables, fondée sur une électronique de puissance maîtrisée, cybersécurisée et maintenable en Europe ?
L’enjeu n’est pas d’ajouter un énième grand discours. L’enjeu est de traiter un besoin opérationnel concret, déjà identifié, déjà en mouvement et de faire en sorte que l’Europe ne prenne pas ce virage avec dix ans de retard.